La double face du féminisme dans les milieux militants

trouvé sur un site de féministes au Québec
La double face du féminisme dans les milieux militants

Quand j’étais ado, les règles pour les femmes étaient claires pour moi, je les voyais dans les magazines. Ma vie sexuelle a commencé lorsque je venais tout juste d’avoir 14 ans avec un garçon de mon âge et elle fut totalement épanouissante. Je ne peux pas le cacher, j’étais à un point tel attiré par ce garçon que j’en oubliais mes complexes physiques. En fait, c’est ce que je croyais jusqu’à temps que je repense à cette histoire 10 ans plus tard. Je n’étais pas du tout plus à l’aise que maintenant. La différence c’est qu’adolescente, on m’avait nommée et expliqué de long en large comment je devais modeler mon corps. À 14 ans, j’avais les aisselles, les jambes et le bikini rasés de près, j’avais le poids idéal dont je me souciais beaucoup, j’avais les sourcils faits et un maquillage « naturel ». Je ne transgressais aucune norme de beauté. Donc quand j’ai eu cet amourette d’été, je me suis laissée aller sexuelle avec ce garçon parce que j’avais pris de longues heures à me préparer selon « ses » goûts.

Nous étions une cohorte de partys, toujours beaucoup d’alcool et de drogue. Quand on ne trouvait pas de maison où les parents étaient absents, on sortait dans les clubs avec nos fausses cartes. C’est là que j’ai vu pour la première fois le slutshaming… Des filles saoules qui se font agresser aux vues et au su de tout le monde pendant que leurs ami-e-s rigolent. Sans parler de la semaine suivante où tout le monde sans exception allait rappeler à la victime à coup de rire grossier l’agression qu’elle avait vécue durant la fin de semaine précédente. La jeune fille subissait ce terrible sort, jusqu’à la prochaine victime. J’avais donc développé un truc pour ne pas devenir une « fille facile ». Le soir, avant les partys où je savais que j’allais me saouler, je ne me rasais pas. C’était la seule façon pour moi de réaffirmer un « non » clair face à un garçon insistant. Je ne pouvais pas céder parce que j’avais du poil sur mon corps. J’avais trop peur que ça le dégoute… J’avais trop peur de dégouter un garçon qui tentait de profiter de moi…! J’ai fait ça pendant longtemps, jusqu’à temps que les règles changent.

Quand j’ai rejoint un milieu « alternatif », se disant anarchiste et proféministe, on m’a fait croire que toutes les règles sur la beauté féminine tombaient. Vive le poil! Vive les menstruations! Vive la diversité des corps! Fuck la pensée hétéronormative! Vive la diversité de genres! Vive la sexualité sans pénétration! Vive l’amour libre! Voilà ce que j’en ai retenu… BULLSHIT. Ma vie, l’école, mes projets et mon temps libre n’ont jamais été autant accaparés par des questionnements et des frustrations que j’ai face à mes relations intimes avec des hommes du milieu. Dans le monde où je traine, les règles ont changé mais elles ne sont pas tombées et n’en sont pas moins torturantes. Le patriarcat est présent dans le milieu mais de façon floue, de façon à ce qu’on ne puisse pas le nommer, car il sort des consignes apprises avec les magazines, les pop stars et les séries télé.

Je crois que ce flou est entretenu, car il permet un plus grand contrôle et une plus grande manœuvre de répression et d’humiliation. Quand un dude envoie chier la société en disant que les femmes aussi ont du poil et que c’est correct qu’elles ne le rasent pas, mais que dans une conversation de groupe, il se permet de dire qu’une femme sans poil c’est pas naturel sans que personne n’intervienne, j’appelle ça du contrôle. Parallèlement, si je suis en jupe dans un groupe suivant les normes d’épilation, « BAM »! D’un coup un homme décide que je ne suis pas une femme et que je ne suis qu’un produit d’une société qui me contrôle. Ce que j’essaie de dire, c’est que je ne parle rarement, sinon jamais, du poil de mes partenaires masculins. Le poil chez un homme, ce n’est pas un sujet de conversation mais chez une femme oui, et c’est ça le problème : qu’on ait encore la légitimité de juger les femmes selon leur pilosité. Encore là, il peut y avoir une gradation : pour les poils au jambes des femmes, la gente masculine anarchiste semble donner sa bénédiction mais si c’était la moustache, je doute de la réceptivité de mes compagnons.

Il n’y a pas juste la question du poil qui me turlupine, mais bien celle de l’apparence en général. Que ce soit au niveau du style vestimentaire, de notre maquillage ou de notre apparence de façon globale, nos camarades ont toujours leur mot à dire. Si une femme décide de s’habiller sexy ou de se maquiller, notre entourage a tendance à croire que c’est nécessairement pour plaire à un homme et non pas pour elle-même. À l’instant même où celle-ci apparait dans la pièce, les commentaires commencent à pleuvoir : «Voyons! T’es dont bien belle! C’est pour qui ce mascara là?», «Ayoye, c’est quoi l’idée d’être en jupe? On va juste boire au parc!», «Iiiiih, sont courts tes shorts…» pour ne nommer que quelques propos entendus. Tous ces commentaires réduisent encore les femmes à leur apparence.

Au-delà de l’apparence, il y a aussi tout ce qui entoure les relations hommes-femmes dans le milieu militant qui est problématique : les situations qui en découlent, les privilèges et les punitions. Je m’engage sur un terrain glissant. Celui du double standard pour adhérer au groupe militant. Pour les femmes, j’ai l’impression que l’adhésion au groupe se fait selon les critères physiques avant les mérites intellectuels. Si tu « date » un membre, « welcome »; si tu as « juste » passé des tracts et fait de la mobilisation, tu ne seras pas informée du party militant à moins d’être cute. Par exemple, combien de femmes présentes dans le milieu, depuis un bout de temps, ont vu débarquer en 2012 plein de nouvelles filles sans trop savoir d’où elles sortaient, sinon du lit de leurs camarades, pendant que les visages masculins restaient sensiblement les mêmes. Je ne dis absolument pas que ces nouvelles femmes n’étaient, ou ne sont pas intelligentes et fantastiques. Je dis simplement qu’il a fallu qu’elles passent par là pour avoir accès à ce cercle militant et qu’après ce moment, elles se font immanquablement appeler « la blonde de … ».

Par la suite, si elles deviennent « l’ex de … », on ne les voit presque plus. Malgré les amitiés tissées avec ces femmes, on ne les croise plus car elles ne vont plus dans les lieux où elles sont susceptibles de croiser leur ex. C’est en effet assez rare qu’une relation se finisse amicalement et c’est souvent la femme qui disparait. J’ai eu une discussion avec un homme qui me parlait qu’il était triste que son ex fréquentation ne vienne plus au café étudiant parce qu’il s’y trouvait fréquemment. Ça m’a vraiment mise en rogne lorsqu’il m’a dit ça, parce que non seulement il voyait son privilège et pouvait le nommer, mais en plus, il décidait de l’utiliser. Il ne semblait même pas se demander s’il avait pu faire quelque chose de pas correct pour que son ex se sente mal de le recroiser. Pire, il ne se posait même pas la questions s’il devait aller moins souvent au café étudiant ou simplement avertir lorsqu’il y serait.

Je crois sincèrement qu’il est possible de vivre dans des relations d’amour libre. Pour moi les relations ouvertes, qu’elles soient sexuelles ou amoureuses, nécessitent une attention particulière face aux partenaires avec qui on les vit. Par « une attention particulière » je veux dire qu’il faut apprécier la personne et vouloir son bien-être. Le problème, c’est que souvent, le consentement (lorsqu’il est respecté) ne trouve pas son chemin jusqu’au matin. Cela signifie de non seulement s’assurer que l’autre a bien vécu la relation sexuelle mais aussi de s’intéresser à ce que ce moment signifiait pour elle. Trop souvent j’ai vu des soirées où l’une des personnes se sentait complètement libre de repartir avec un-e autre partenaire devant celle ou celui de la dernière fois sans se soucier de ses émotions. Ce n’est pas vrai qu’un « one night » ne signifie nécessairement rien. Ce n’est pas vrai que parce qu’on décide d’être en relation ouverte on n’a pas le droit de vivre de la jalousie, d’être blessé.e ou déçu.e. Quand on décide de vivre des relations ouvertes, il faut déconstruire la monogamie et tous les mauvais sentiments qui vont avec. Ça ne se fait pas en criant « polyamour »… Ça prend parfois bien du temps et souvent le mieux c’est d’en parler directement avec la personne qui nous fait vivre toute cette gamme d’émotions, parce que tes ami-e-s peuvent te légitimer et te comprendre, mais ça ne laisse au partenaire aucune idée réelle de la relation.

Parfois, les relations polyamoureuses me rendent profondément malaisée. Pour ma part, il m’est arrivé de rentrer chez moi avec un partenaire et de consentir à une relation sexuelle ou à certaines pratiques sexuelles alors que je n’en avais pas envie. L’idée est simple; je me sentais en compétition avec ses autres partenaires. J’avais l’impression, légitime ou pas, que j’allais être punie si je refusais et que la prochaine fois, ce ne serait pas avec moi qu’il passerait la nuit. Les relations ouvertes font pression sur mon consentement, tout autant que l’alcool peut me faire céder. Dans ce genre de relation, ce n’est pas vrai non plus qu’une femme est nécessairement «l’idiote», la blessée ou la nunuche trop accrochée à l’autre.

Parce qu’il y a aussi ça qui m’énerve! Qu’on prenne pour acquis que les femmes qui commencent une relation avec un homme vont se faire mal parce qu’elles sont «évidemment» plus éprises que leur partenaire. La dernière relation que j’ai vécue, une personne est allée jusqu’à menacer physiquement mon partenaire s’il me faisait de la peine… et ce, sans que je n’aie jamais mentionné à personne si je m’étais attachée à lui. Hommes comme femmes ont pris pour acquis que j’allais être la blessée de l’histoire et surtout, que j’étais amoureuse. Des personnes se sont senties totalement à l’aise de me dire que j’étais dominée, manipulée et que j’allais me faire mal parce qu’il voyait une autre femme en même temps, alors que lui et moi en parlions souvent pour qu’on soit les deux à l’aise là-dedans. De plus, je voyais aussi d’autres personnes, mais semble-t-il que c’était quand même moi l’épaisse qui se faisait avoir.

Ce milieu dans lequel je baigne depuis quelques temps, je le trouve inconséquent et trop exigeant envers les femmes qui y sont. Ce que je veux dire, c’est qu’on s’attend d’elles qu’elles critiquent les normes tout autant qu’elles les performent. Faut être la parfaite féministe maintenant alors qu’avant fallait être la parfaite fille douce et gentille. Ma socialisation a été longue pour mener à la Barbie de 14 ans et la déconstruction de ça est interminable. Pire que ça, pour les femmes, il ne s’agit pas seulement de déconstruire toutes les normes, c’est qu’il faut apprendre à vivre sans. Quand toute ta vie on t’a indiqué comment te comporter avec les hommes, quoi aimer, quoi ne pas faire, comment modeler ton corps allant jusqu’à te dire comment éternuer… On peut-tu se le dire que c’est long à déconstruire et à effacer de son cerveau? J’ai simplement l’impression que je brise tous les construits de petite fille dans ma tête et que la seule chose qu’on attend de moi, c’est que je me gave de nouvelles normes. Depuis ma naissance, tout mon environnement s’est attardé à faire de moi la parfaite jeune femme douce, féminine et jolie. Maintenant, je déconstruis un à un ce que je peux. Mais autant toute jeune que maintenant, je n’ai pas l’impression que mon environnement cherche à ce que je sois bien et libre. Parce que ma socialisation ne comportait aucune boîte à outil pour ma confiance personnelle, je n’ai pas plus de solution miracle maintenant.

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2 commentaires pour La double face du féminisme dans les milieux militants

  1. Volubilis dit :

    Mazette, comme tu vois clair !

    Pour m’être attardée (inutilement donc) mille fois mille ans sur les questions que tu soulèves ici (sur le consentement, le milieu féministe…), c’est la première fois que j’arrive à les voir sous cet angle.

    C’est assez libérateur. Merci.

    Mais je conclue comme toi : toujours pas de solution miracle pour éviter d’écrabouiller la petite fille que nous avons été.

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